Salut 2016

Salut 2016,

J’ai tout plein de choses à te dire, mais ça prendrait des pages, et t’aurais la flemme de lire de toute façon. Vais tenter d’être (un peu) synthétique.
T’as vraiment été une année bien merdique, tu sais ?
Évidemment que tu sais, et pour bien plus de 49.3 raisons. Je vais pas te rappeler tout ça, on a tous bien vu qu’on était en train de se noyer dans une belle flaque d’individualisme gerboblastant.
Je t’imagine déjà nous narguer de ton doigt jaune et boudiné, en grinçant « Ha Ha ! ».
2017 a l’air bien partie pour être ta digne successeure, parce que vu comme ça s’annonce, t’as l’air de l’avoir drôlement bien briefée.

Alors bon. On fait quoi avec ça, maintenant ?
J’ai pas les capacités, ni les millions d’années nécessaires pour refaire le monde. Mais on se dit toujours que chacun à son échelle, pas à pas, on peut faire les petits gestes autour de soi pour que toute cette bile soit au moins digeste.

Et puis parfois, on peut plus.

Il y a quelques semaines, j’avais foi en mon savoir-faire. Je me disais que quoi qu’il advienne, cette chance insolente de pouvoir exercer un métier de passion méritait bien de serrer les fesses quelques années, en attendant que la déferlante de « reconversions tendance » et autre ignorant-style-tattoo-en-cuisine s’essouffle. Qu’en courbant l’échine, en continuant patiemment son petit travail d’artisan dans son coin, ça finirait bien par passer. Sauf que les mois passent, les boutiques d’esthéticiennes et d’étudiants en art pullulent, et on galère à boucler les fins de mois, pendant que le monde entier se branle parce que « les tatoueurs, tsé, y se font entre 4000 et 8000 balles par mois ».      Haha.
Attends, je reviens en arrière : tu sais quoi? quand je dis « chance insolente », je nous tire encore une belle balle dans le pied.
Parce qu’ être tatoueuse(-eur) n’a rien d’une « chance ». C’est un travail. Un travail quotidien, qui te bouffe 24/24. Parce que c’est un engagement, et qu’on se remet incessamment en question. Parce que rien n’est jamais acquis. Parce que 35h, laisse-moi rigoler. Parce qu’il y a tellement de choses à apprendre que c’en est vertigineux. Parce que t’as beau savoir dessiner, faudra tout réapprendre. Pacque ça vieillira pas forcément bien. Parce que tu vas essayer de t’améliorer tous les jours pour que ça finisse par être pérenne. Parce que tu dois aussi négocier avec ton support, et que ça doit pas arriver à beaucoup d’ébénistes. Parce que tu fais mal, aussi.
Parce qu’on marque des gens à vie, et que ça n’a absolument rien d’anodin.

J’ai mal à mon métier.
Parce qu’en tant que cliente, à 18 piges, j’ai cherché un bon artisan pour réaliser mes premières pièces. Parce qu’il a su me guider, m’éduquer avec patience, me supporter.
Parce que par la suite, chaque rencontre qui a suivi a apporté une vision différente, enrichie.
Parce qu’on m’a dit non. Parce qu’on m’a expliqué. Parce qu’on m’a bousculée. Parce qu’on a partagé, aussi.
Parce que ça a pris neuf ans, avant de m’autoriser à penser que, peut-être, un jour, je pourrais en faire aussi. Parce qu’avant d’avoir les ovaires de « demander », il a fallu grandir, mûrir, pour être un meilleur être humain, et plus tard une meilleure tatoueuse, peut-être.
Je ne dis pas, surtout pas, que c’est la « bonne façon de faire », ça serait profondément condescendant, et ça n’est pas du tout mon intention. Il n’y a pas de règle gravée dans le marbre, et c’est probablement une des plus belles choses, dans ce métier pas comme les autres.
J’ai juste mal, à le voir dévoyé, rabaissé, comme si ouvrir un shop de tattoo aujourd’hui était aussi anodin qu’une boutique de vapote.

Enfin, 2016,  je suis fatiguée de tes réseaux sociaux. Pourtant, j’ai essayé, l’espace de quelques semaines, le post bi-quotidien, la fidélisation… Mais au final, toutes ces heures que j’aurais dû passer à me creuser les méninges , travailler pour produire des choses DIFFÉRENTES, trouver une voix (sans emprunter celle des autres), se sont vues rognées par l’angoisse du like.
J’ai posté des choses dont je n’étais pas à 100% contente, parce qu’il fallait poster. J’ai été triste comme les pierres de constater que les travaux qui me tenaient le plus à coeur ne t’en touchaient pas une.
Tant pis, c’est le jeu.
Mais ça m’a fait beaucoup de peine, tu sais, 2016. Il ne se passe pas un jour sans que j’aie envie d’arrêter cette mascarade, et retourner derrière un comptoir de bar. Parce que, derrière un comptoir, au moins, mon SMIC de fin de mois récompense mon travail, et que si les clients préfèrent boire de la Kro plutôt que de l’IPA, ça me donne pas envie de chialer. En plus, j’aime bien la Kro.

Attention, hein, je ne parle qu’en mon nom propre, évidemment. Il y a tellement de gens hyper talentueux, brillants et touchants dans ce métier, qui nous épatent de sublimes pièces chaque jour. Ces gens qui m’ont donné l’envie, qui n’ont jamais été avares de conseils, qui m’ont donné le courage de me lancer, et auxquels je pense tendrement tous les jours, quand je doute. A eux, s’ajoutent tout plein de chouettes clients rencontrés depuis quatre ans, qui te rendent toujours plus riche d’humanité.
Je ne sais pas si je ferais encore du tatouage dans dix ans, ni dans deux. Je ne sais pas si le visage du tatouage me plaira encore dans dix ans, ni dans deux.
Tout ce que je sais, c’est qu’en place de faire plaisir aux réseaux sociaux, je vais essayer de me faire plaisir à moi, et à mes fantasques clients.

Voilà, 2017, tu ne me verras pas beaucoup sur Instabook.
Je vais plutôt faire des petits trucs dans mon coin, gribouiller tranquille, progresser, avancer, et passer te faire coucou de temps en temps.
Tu sauras me trouver dans ma grotte, tu sais bien que c’est tellement mieux quand on partage des trucs en vrai.
Et c’est bien tout ce que je te souhaite, 2017, toi et tes 7 milliards de colocs.
De partager du vrai.

Bisous pleins de morve.

P.S: j’ai pas réussi à être plus synthétique, pardon.